Chers collègues,

J’utilise avec parcimonie le terme de « moment charnière », qui me paraît souvent galvaudé. Mais je pense qu’aujourd’hui, il a toute sa pertinence. La Province vie en effet un moment charnière, un entre-deux qui la verra évoluer fortement… et peut-être à terme disparaître. En tout état de cause, cette décision, vous le savez, ne se prendra pas dans cette enceinte, mais à la Région wallonne.

Aujourd’hui déjà, nous devons intégrer une première phase de réformes.

A quelques jours de notre session budgétaire, le gouvernement régional nous envoie – certes de manière cavalière, non concertée, sans aucun égard pour le personnel – une première liste de compétences à transférer :

– le subventionnement de la restauration des édifices classés ;
– le logement ;
– l’environnement ;
– la promotion touristique ;
– la santé.

Deux options s’offrent à nous : la première consiste à défendre bec et ongles un statu quo, lever les boucliers, désigner les « mauvais génies » qui voudraient la fin de notre vénérable institution, voire de nos petits acquis….

Une deuxième voie, consiste à se préparer et participer à une réforme nécessaire mais en y mettant nos balises. Ces balises qu’elles sont elles ? Pour nous, c’est très clair, elles sont de deux ordres : s’assurer de la continuité des services, de leur qualité en faveur des Luxembourgeois ; et défendre les intérêts du personnel.

En femmes et en hommes politiques responsables, je ne saurais trop vous inviter à suivre la deuxième voie. Et à travailler dès à présent sur ces balises. Bernard Moinet a épinglé certaines lacunes dans la promotion touristique de notre province de la part de la Région wallonne. Je peux les entendre. Et ces mêmes craintes se répéteront sans aucun doute dans d’autres domaines. Posons simplement nos préoccupations sur la table et défendons, non pas une administration contre une autre, un niveau de pouvoir contre un autre, cela n’a plus aucun sens pour le citoyen, mais un service efficace et équitablement réparti.

Un mot encore sur l’institutionnel, concernant la CLE, la Conférence des Elus. Reconnaissons-le, la Conférence des Elus n’est pas la force de frappe des Luxembourgeois, tel qu’annoncé au départ. Néanmoins, certains aspects y sont semble-t-il bien articulés : les plans de sécurité ou la gestion des camps scouts sous l’égide du Gouverneur. Pour le reste, cette Conférence des Elus se limite à un petit syndicat pour mutualiser les brosses de rue ou l’entretien des cours d’eau. Aucune prospective ; la CLE par exemple ne s’est pas prononcée sur le Schéma de Développement du Territoire de la Région Wallonne. Demain ce schéma de territoire s’inscrira autour des aéroports et c’est affligeant pour les Luxembourgeois. Voilà une belle occasion manquée. De l’aveu même de la majorité, le choix de départ de travailler par groupes thématiques est un flop. Cela n’augure rien de bon dans la perspective d’une reforme des Provinces qui garderait cette formule de Conseil des Elus. En tout cas, cela ne plaide pas en faveur de cette optique.

Nous vivons également une époque charnière à un niveau planétaire. Le défi climatique n’est plus l’enjeu des prochaines générations, comme on le présentait il n’y a pas si longtemps. Les frênes et les hêtres de nos forêts sont touchés, les maladies animales comme la BVD (la diarrhée virale bovine) se développent plus rapidement et impactent nos fermes, le frelon asiatique a été détecté au nord de la province, les périodes de sécheresse conduisent à des restrictions d’eau… Je pourrais vous citer d’innombrables exemples, et davantage à avenir.

Dix ans, c’est le temps qu’il nous reste, selon les experts du GIEC, pour espérer rester sous la barre de 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels. Les transformations systémiques doivent toucher tous les secteurs : énergie, mobilité, aménagement du territoire (où placer un nouvel hôpital ?), agriculture et alimentation, industrie…

Chers collègues, nous n’avons pas de priorité plus grande. Si nous perdons cette bataille, toutes les autres le seront aussi.

Ceci signifie notamment aller vers une énergie 100% renouvelable, le développement d’une alimentation saine et moins carnée, une meilleure protection de la biodiversité. Cette transformation de notre société implique un engagement décisif des pouvoirs locaux. Ils ont un rôle fondamental à jouer.

Chaque commune, même la mienne, et la Province doivent y œuvrer. Votre note de politique générale aurait été encourageante il y a six ans. Elle ne l’est plus, elle n’est pas à la hauteur. Vous repoussez à chaque fois l’échéance pour fixer des mesures, des objectifs. Mais si vos objectifs ne se trouvent pas aujourd’hui dans la toute première note de politique générale de cette nouvelle législature, à quoi sert-elle ? Ne me dites pas que vous n’avez pas eu le temps d’y réfléchir, la reconduction du pacte de majorité CDH-PS n’est une surprise pour personne. Si vous attendiez une impulsion de notre part – comme je l’entends parfois – mais nous étions disponibles le 14 octobre au soir.

Votre budget non plus ne prend pas la mesure de l’enjeu. Si l’on exclu les nouveaux bâtiments du Fourneau Saint-Michel, que l’on peut difficilement qualifier de rénovation énergétique, les investissements dans l’extraordinaire dans les bâtiments sur l’ensemble la Province diminuent, (on passe de 2,7 millions à 2,5 millions). Mais, nous dit-on, les économies d’énergie se cachent dans une série d’articles budgétaires et seraient en augmentation de 60%. Aucune mention dans la note de politique, aucune lisibilité. Comment les conseillers sont censés accueillir cette information ?

Le budget de la cellule de développement durable, je le rappelle se limite quant à lui à 1,2% du budget total de la Province.

Et pourtant, cette Province, elle a les moyens. Elle peut se permettre de garder, par pure nostalgie, une Maison du Luxembourg dans le chic quartier européen de Bruxelles et même envoyer un agent à mi-temps pour la dynamiser. Quel intérêt pour le citoyen Luxembourgeois ?

Elle peut investir d’année en année dans le Fourneau Saint-Michel (1,58 million cette année, 1,25 million en 2018, 2,6 millions en 2017, plus d’un million en 2016…) sans trop se soucier du nombre de visiteurs, qui ne figure pas dans le rapport d’activité. A-t-on perdu toute mesure dans ce dossier ? Plus anecdotique mais tout aussi révélateur, la Province peut se permettre de lancer des actions de promotion du co-voiturage lorsque la E411 est à l’arrêt complet depuis des semaines.

Ce qu’il manque à l’évidence, c’est un recentrage des actions de ce Collège vers l’essentiel, là où la Province peut être déterminante. Devenir un outil supra-communal, notamment dans la transition écologique, je ne vais pas y revenir. Mais aussi remettre de la hauteur dans le dossier Vivalia et faire primer l’intérêt général sur les intérêts locaux. Et je voudrais rappeler que dans cette enceinte s’est tenu en février 2014 un Conseil thématique intense sur Vivalia dans le contexte des nouvelles normes d’agrément et de financement du fédéral. A l’issue de ce Conseil, qui avait été initié depuis les bancs de l’opposition, un consensus s’était dégagé sur un aspect fondamental: la fusion des conseils médicaux. Et même si, des réticences persistaient au sein desdits conseils, il aurait suffi d’un peu de persuasion, d’investissement politique de la majorité provinciale – l’actionnaire majoritaire – pour aboutir à cette fusion, j’en suis convaincu. Depuis, votre majorité n’a eu de cesse que de fuir toute implication dans ce dossier, jusqu’à la caricature.

Pourtant, qu’elle que soit demain la décision de la Région wallonne sur Vivalia 2025, il faudra que l’intérêt général soit défendu par la Province. Et je m’adresse au Député en charge des affaires hospitalières, dont je mesure la difficulté à reprendre dans la précipitation ce dossier éminemment complexe, technique et sensible: ne suivez pas l’exemple déplorable de la précédente législature. Prenez vos responsabilités et défendez l’intérêt du patient luxembourgeois qu’il soit d’Arlon ou de Bastogne, de Virton ou de Vielsalm. La localisation reste une erreur selon nous, mais la démocratie a parlé. Il est temps à présent que l’actionnaire majoritaire ne se limite plus à investir, il doit s’investir.

C’est aussi un moment particulier de notre pays que nous vivons. Le gouvernement fédéral est tombé hier soir, après avoir pendant 4 ans couru derrière un parti nationaliste dont on appréciait qu’il gèle temporairement son programme communautaire en s’accommodant de toutes ses dérives langagières et programmatiques.

Nous ne sommes pas heureux de voir la Belgique signer le pacte de Marrakech, nous sommes simplement soulagés. De ne pas avoir à figurer sur la liste des pays dirigés par une droite ultra ou extrême (tels que l’Autriche ou la Hongrie) qui rejettent toute humanité et toute responsabilité dans l’accueil des réfugiés et plus globalement des migrants – les mots ont leur importance. L’on présente cette signature comme un acte de grand courage politique. Permettez-me de tempérer cette grandiloquence. N’est pas Angela Merkel qui veut. Nous n’avons pas eu son courage lorsque l’Europe en avait le plus besoin en 2015, ni son intelligence de considérer les opportunités de la migration plutôt que d’en créer une thématique clivante auprès de la population.

Quels sont réellement les problèmes et les aspirations de nos concitoyens : vivre dignement, s’épanouir dans le travail, dans la culture, dans les loisirs, payer ses factures énergétiques, prendre des trains ou des bus qui sont à l’heure, se projeter dans l’avenir.

Nous savons que les temps sont cruels pour un grand nombre d’entre eux, et notamment dans notre région rurale. Un cinquième de la population belge (près de 2,3 millions de personnes) est menacé de pauvreté ou d’exclusion sociale. Dans un des pays les plus prospère de la planète.

Aussi, votre justification sur les indemnités de sortie des Députés et le cumul d’un emploi temps-plein très confortablement rémunéré au sein d’une intercommunale avec un mandat de Bourgmestre est tout bonnement inaudible. Votre manière de procéder pour recaser en catimini, presqu’à l’insu du CA, un Député sortant est une manoeuvre qui n’a plus sa place en 2018. Elle jette le discrédit sur l’ensemble du personnel politique de la Province. C’est injuste parce qu’il y a au sein de nos quatre partis beaucoup de mandataires irréprochables qui ont à cœur de servir et non se servir.

Mais l’important n’est pas là, il est dans la perte de confiance de plus en plus palpable au sein de la population. Le sentiment de rejet est énorme et devrait nous inquiéter.

Nous devons impérativement changer le système de gouvernance en Wallonie, dans nos provinces et nos intercommunales. Eviter les cumuls, préciser les limites acceptables d’emploi rémunéré en parallèle avec un mandat exécutif, limiter les indemnités de sortie à ce qui raisonnable, voire permettre simplement à un mandataire sortant d’émarger au chômage le temps de retrouver un emploi. Comme tout le monde. Tant que ces règles ne sont pas mises en place, il y aura toujours des dérives. La question est : sommes-nous prêts à défendre ce cadre d’excellence dans la Gouvernance ? Voilà l’enjeu de la démocratie locale. S’indigner est salutaire mais pas suffisant.

Je vous remercie de votre attention

Jean-Philippe Florent, conseiller provincial et chef de groupe Ecolo

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